50. La surprise 🫶🏽
Dans cette phase difficile qui suit le décès de ma mère, j'essaie d'avancer : le corps rigide, les jambes qui refusent de suivre et la tête semblable à un gruyère, pleine de trous. À cause de cela, me reconnecter à moi-même me paraît encore bien lointain. Le stress physique s'empare de tout mon être. Alors que j'avais l'habitude de refouler tout cela par le passé, je sens aujourd'hui que les tensions accumulées ont atteint leur paroxysme. Je bénis de lenteur, j'oublie énormément de choses et je ne sais plus ce que j'ai dit, ni à qui. Ce n'est pas agréable, mais j'accepte la situation. Sans aucun médicament, je laisse mon corps se retrouver, cellule après cellule, lentement mais sûrement. C'est la seule façon que je me donne pour me ressourcer.
Le lendemain de mon anniversaire, je passe ma matinée au téléphone : la banque, le notaire, etc. Car même en période de deuil, l'administration n'attend pas. Ensuite, je regarde pour la énième fois les photos de ma mère en relisant les textes de la cérémonie d'adieu. Grâce à un logiciel spécial, Ivan a classé toutes nos photos pour que je puisse la retrouver facilement. Les souvenirs défilent. Les photos prises par Sheela avant et pendant la cérémonie me replongent aussi dans ces moments douloureux. C'est intense, mais cela m'aide à intégrer ces expériences petit à petit. La tristesse se ravive à chaque fois, mais elle finit par laisser place à une forme de calme en moi. Je me force à sortir promener le chien, même si mon rythme est lent. C'est ma façon d'essayer de relâcher mes muscles contractés.
En fin de journée, je vais chercher mon fils à la gare et nous passons rapidement au magasin. Mon frigo est pratiquement vide, mais l'envie de cuisiner me manque totalement. J'achète une salade pour moi, tandis que Tobias décline et me glisse qu'il va se concocter quelque chose lui-même. Cela m'étonne, mais je ne m'y attarde pas. Je le ramène à la maison et m'occupe un peu avant de partir chercher Sumaya à son cours d’auto-école. Je pars bien en avance, car il lui arrive de finir plus tôt. En l'attendant, je scrolle sans but sur mon écran. Quand ma fille apparaît enfin, elle se répand en plaintes sur sa leçon : ça s'est mal passé, c'était stressant, etc. Je la réconforte ; la fatigue doit aussi jouer son rôle, elle qui vient de perdre sa grand-mère.
En arrivant à la maison, je remarque une voiture blanche dans l'allée. Je me dis: « Tiens, c'est qui ? » Mais l'énergie me manque pour pousser la réflexion plus loin. Je me gare, je sors de la voiture et j'ouvre la porte d'entrée. En traversant le hall vers la salle à manger, il me faut un instant pour identifier les voix en arrière-plan:
- • An Sheela : « Non, non! »
- • Une voix : « Si, si! »
- • An Sheela : « Oh my God! »
- • Plusieurs voix: « Happy birthday, An Sheela ! »
Mon cerveau se fige face au spectacle de la table débordante de nourriture en entendant les voix joyeuses de Sheela et Nupur. C'est une surprise totale. Alors que je commence à peine à réaliser, Runa et Manju surgissent soudainement devant moi. Je reste trop perplexe pour décrocher un mot. Je m'effondre en larmes sur l'épaule de Runa, laissant libre cours à un flot d'émotions mêlées. La peine causée par le départ van maman se mêle au bonheur d'être entourée de telles amies. Chaque étreinte affectueuse me permet enfin de me poser. L'oxytocine grimpe en flèche et freine la production de cortisol, l'hormone du stress. Pour un instant, les fissures de mon cœur semblent moins profondes. Mes enfants étaient aussi dans le coup. Évidemment, Tobias ne va pas cuisiner. Sumaya me regarde avec un grand sourire complice. Ivan est lui aussi dans la confidence.
Ensemble, nous savourons le repas à emporter de chez Nirvana Kitchen (Louvain) en dégustant le mango lassi maison de Nupur. Ce soul food et cette présence me font un bien immense. Et comme si cela ne suffisait pas, on m'offre un collier artisanal orné d'un myosotis et d'un cœur en kintsugi (conçu pour être brisé puis recollé). Briser ce cœur pour ensuite le reconstruire avec de la colle d'or facilitera ma libération émotionnelle. Cela symbolise le fait que les cicatrices enjolivent la reconstruction. Ce cœur m'épaulera pour traverser ce deuil.
Mon groupe d'amies vaut bien plus que de l'or. Je les remercie une à une pour les kilomètres parcourus, pour leurs messages quotidiens qui prouvent qu'elles pensent à moi, en pour les ondes fantastiques qu'elles apportent dès que nous sommes ensemble. Notre cher Hari m'a manqué, mais nous lèverons notre verre ensemble une autre fois car il était visiblement au courant lui aussi.
C'est incroyable de voir à quel point une surprise peut me faire sentir reconnue et combler un peu le vide de mon cœur. Bien sûr, je remercie mes enfants et Ivan d'avoir gardé le secret, sans eux rien de tout cela n'aurait été possible.
#griefjourney #deuil #kintsugi #authenticliving #blogupdate #emotionalhealing #surprise #loveandsupport #internationaladoptee

Le petit cœur avec les cendres de ma grand-mère adorée (= la mère de ma maman) + le myosotis en mémoire de ma mère adoptive qui est décédée le 1er mai 2026, presque un an jour pour jour après sa propre mère.