49. Une fête des mères tout en nuances
Aujourd’hui, c’est la fête des mères, nous sommes le dimanche 10 mai 2026.
Pourtant, pour moi, le cœur n'est pas à la fête. Je viens de dire au revoir à ma mère, et ce départ vient bousculer tellement de strates de mon existence.
Première strate:
Pendant six ans, ma mère s'est battue contre la maladie. Juste avant le premier confinement, le verdict est tombé, brutal : démence vasculaire précoce. J’étais totalement bouleversée. Comment allait se passer son accompagnement ? C'est quoi, au juste, la démence précoce ? Qu’est-ce qui allait changer dans sa vie ? Les questions tourbillonnaient dans ma tête. Elles prenaient tellement de place que j'ai dû m’arrêter de travailler pendant un temps. Beaucoup auraient dit : « Enfin An Sheela, tu fuis tes responsabilités. Ce n'est qu'une maladie... Tout le monde peut tomber malade... Pourquoi rester à la maison ? La vie continue, non ? Si tout le monde réagissait comme toi, la société s'arrêterait de tourner... » Ce ne sont que quelques-unes des réactions que j'ai reçues. Je me suis sentie tellement incomprise.
Plusieurs strates:
Pour moi, c'est toute ma vie qui basculait. Je n’avais jamais appris à faire mon deuil : ni celui de ma mère biologique, ni celui de mon père adoptif en 2016. Ces pics de douleur que j'apprends aujourd'hui à ressentir, j'essaie de les imaginer chez ces bébés que l'on abandonne : comment survivent-ils à l'abandon et au déracinement ? Ces souffrances atroces que je traverse aujourd'hui, eux ne pouvaient pas les nommer. Seuls les pleurs pouvaient apaiser un peu leur peine — ou alors, ils ne pleuraient pas du tout, emmurant tout à l'intérieur. Cet événement marque à vie un enfant adopté dont on a voulu (ou dû) effacer le passé et le pays d'origine le plus vite possible. Beaucoup d'adoptés adultes, comme moi, n'ont pas appris à gérer ces émotions. Nous nous attachons parfois de manière excessive aux autres pour ne plus jamais revivre ce sentiment d'abandon. Ou à l'inverse : on refuse de s'attacher pour ne plus risquer de souffrir. Pourtant, le corps n'oublie rien. Ne pas être connecté à soi-même ou à son corps, c’est vivre en état de dissociation.
Se connecter:
Pour les personnes adoptées, il est souvent difficile de se lier sainement aux autres. Et d’ailleurs, c’est quoi, un lien « sain » ? À mes yeux, c’est quelque chose qu’un enfant ne peut ressentir pleinement qu’en grandissant auprès de sa mère biologique. Ce lien-là, seule cette mère peut l'apporter de manière naturelle. Je ne dis pas qu'il n'existe pas d'autres « bonnes » mères, mais dans ces cas-là, le lien demande souvent une énergie folle. C'est comme une plante exotique que l'on rempote : un palmier ne pousse pas par magie dans une terre européenne. J'ai eu besoin de ces soins supplémentaires, mais le soutien aux parents adoptifs était quasi inexistant. Si les parents ne posaient pas de questions, on ne s'occupait de rien. Rédiger des rapports était une obligation, mais on n'en faisait rarement plus. Comment allaient vraiment les parents et leurs enfants adoptifs ? Souvent, on gardait le masque, on faisait comme si tout allait de soi. Le fameux « chaque maison a sa croix » ne semblait pas s'appliquer. On ne lave pas son linge sale en public, n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est si utile de nommer les situations difficiles, de ne pas cacher ce qui fait mal. Le contact avec d'autres adoptés, se comprendre sans trop de mots... cela m'a tellement apporté. Aujourd'hui encore, je suis portée par des gens merveilleux. Ils m'offrent la douceur dont mon cœur a besoin en ce moment.
Une couche de plus : la mort
Normalement, tout finit par la mort. Vivre, c’est se rapprocher un peu plus de la fin chaque jour. Personnellement, je suis plutôt spirituelle ; je n'aime pas croire en une fin définitive, mais plutôt en ce que l'on transmet à la génération suivante. Ce que reçoit votre ADN, vous le transmettez.
La période précédant le décès de ma mère adoptive a été intense. La dégradation, la souffrance, les veilles, la sédation palliative, le combat de son corps... C’était une période terrible qui m'a profondément marquée. Dans mon corps aussi : mes nerfs sont à vif, mes muscles sont crispés et la tristesse imprègne chaque centimètre de ma peau. Chaque cellule doit maintenant se reconstruire pour que le chagrin puisse s'estomper petit à petit et laisser place à cette nouvelle réalité : la vie sans la présence de ma mère. Qui puis-je être sans elle ? Et même si la démence l’avait affaiblie, elle est restée ma mère jusqu'au dernier instant. Elle s'est éteinte le 1er mai 2026, un soir de pleine lune. Je lui avais dit : « Maman, dans la phase finale, tes organes vont lâcher un par un. S'il te plaît, ne laisse pas les choses aller si loin, arrête de respirer avant que tout ne se dégrade. » J'avais tellement peur d'une longue agonie. Et finalement, elle a suivi mon conseil. Mais elle a tenu à marquer le coup : alors que tout le monde pensait qu'elle ne verrait pas le 1er mai, elle a décidé de rendre son dernier souffle juste après minuit, au premier jour de ce nouveau mois.
Ma mère n'était pas parfaite, et je n'étais pas l'enfant parfaite. Mais j'ai toujours fait de mon mieux, et elle aussi, avec l'espace et les moyens que nous nous accordions. Parce qu'elle a été si têtue en refusant toute aide, j'ai fait le choix inverse : celui de me faire accompagner. Et cela m'a énormément apporté. Aujourd'hui, je prends le temps de faire mon deuil et de reconstruire mon énergie. C'est quelque chose que je m'autorise enfin, grâce au soutien professionnel que je reçois.
Et entre-temps, je puise de la force auprès de mes enfants chéris. Je suis honorée d'être leur mère. Je suis fière d'eux, heureuse de ce que je représente pour eux, mais je ne me cache pas quand les temps sont durs. Car la vie est faite de hauts et de bas. C’est ma réalité. C'est ma fête des mères, faite de tant de couches superposées.
