51. Le deuil est en réalité une expression d'un amour démesuré

En scrollant sur mes réseaux sociaux, je suis tombée sur cette citation: au fond, la tristesse, c'est à quel point tu aimes.
Cette citation me touche, non pas pour sa valeur poétique, mais pour la vérité douloureuse qu'elle renferme. Je suis quelqu'un qui donne beaucoup d'amour, peut-être même trop. En donnant sans relâche tout au long de ma vie, je n'ai pas remarqué que mon propre réservoir se vidait, jusqu'à l'épuisement complet. Je donne aux autres beaucoup d'espace, un espace que je ne m'accorde jamais. C'est ainsi que j'ai perdu totalement mon équilibre. Et qui me rattrape quand je ne peux pas me rattraper moi-même ?
Cette prise de conscience est arrivée quand ma mère est décédée, et que mon système nerveux s'est bloqué : des épaules contractées, des hanches verrouillées, des nœuds dans mes intestins et tellement de chagrin que je me suis perdue moi-même. Ce blocage physique, je ne peux pas le résoudre en dormant davantage. Je suis contrainte d'apprendre à m'aimer, avec douceur et bienveillance : en embrassant mon être tout entier, y compris mon traumatisme d'adoption, mes imperfections et mes combats personnels.
J'apprends, petit à petit, ce que signifie ne plus avancer coûte que coûte, m'accepter avec mes cicatrices. Je porte mes pertes, je les intègre, cellule par cellule. L'art japonais du kintsugi l'illustre magnifiquement. Tu brises le cœur en céramique et tu le recolles avec de l'or. Mes cicatrices seront toujours visibles, mais je veux apprendre à les aborder avec douceur. J'apprends à caresser mes cicatrices, avec amour. C'est quelque chose que je n'ai jamais fait. J'ai toujours été dure avec moi-même : bien performer pour ne pas être en dessous des autres, prendre soin des autres, être une oreille attentive pour les autres, chercher la connexion chez les autres… Je ne me suis jamais mise en premier.
Même mon voyage en Inde n'était peut-être pas entièrement pour moi. Je cherchais à combler un manque. Je cherchais un amour de moi-même que j'attendais des autres. Maintenant que j'en suis arrivée là, je peux apprendre à porter le chagrin de mon passé avec plus de douceur. Il reste encore tellement de chagrin et de manque, mais surtout un excès d'amour que je n'osais pas me donner, par peur, ou parce que je ne l'ai jamais appris.
Mais aujourd'hui, je choisis un autre chemin. Je me donne du temps. Non pas comme un luxe, mais comme une nécessité.
J'apprends à rester dans l'instant, et à en profiter pleinement.
Avec mon fils cadet et quelques amis chers, je visite le Palais Royal. Les garçons trouvent ça assez intéressant, mais ce qu'ils voulaient vraiment, c'était s'amuser ensemble, juste tous les deux. Je ressens une vague de bonheur en les observant : jeunes et à la recherche de leur propre monde. Après la visite du palais, nous continuons à pied vers la Grand-Place, puis passons devant le Manneken-Pis, pour une fois non habillé d'un costume spécial.
Je m'offre une tasse de chai délicieuse, une tasse qui me réchauffe de l'intérieur, qui me fait fermer les yeux et respirer consciemment. Je me reconnecte avec mon corps, quelque chose qui, je l'espère, deviendra automatique. Je termine la journée avec un scampi biryani, en compagnie de mon mari qui m'accepte telle que je suis. Grâce à lui, je me sens vue, sans avoir besoin de rien de plus.
Ce n'était pas grand-chose. Ni thérapie, ni retraite, ni révélation qui change la vie. Mais c'était le mien. Quelques heures où le poids a pu quitter mes épaules. Où j'ai ri. Où j'ai marché à un rythme que mon corps pouvait supporter. Et voici quelque chose de petit mais d'important : mes muscles s'améliorent. Lentement, ils reviennent. Après des mois de tensions et de douleurs, ça ressemble à une victoire silencieuse.
Le deuil, c'est à quel point tu aimes. Mais peut-être, tout simplement peut-être, apprendre à s'aimer fait aussi partie du processus de deuil. Non pas comme un remplacement de l'amour que tu donnes aux autres, mais comme un fondement. On ne peut pas continuer à verser d'un récipient qu'on ne remplit jamais.
Je n'en suis pas encore là. Le système nerveux est encore en train de se recalibrer. Les larmes arrivent encore aux moments les plus inattendus. Mais aujourd'hui, je me suis choisie. Et c'est un début.
© An Sheela 🌺











































































