52. Effacée aux yeux de la loi
Ce texte a été rédigé par ma fille Sumaya. Il lui a permis de décrocher une belle troisième place lors du « Concours d’éloquence » organisé dans son établissement scolaire en juin 2026. Le texte original était en français.
En ce 2 novembre - journée consacrée au souvenir des êtres chers disparus - j’éprouve une profonde tristesse, mais aussi un besoin impérieux de mettre ma fille en lumière. Le deuil peut coexister avec la fierté et une vision tournée vers l’avenir. Alors qu’elle devient une jeune adulte, comment se fera-t-elle une place au sein de la société ? Le texte qu’elle a rédigé consistait à choisir une loi précise pour l’articuler autour d’un enjeu contemporain. Il a été merveilleux de constater son évolution personnelle tout au long de ce processus d’écriture. À mes yeux, cela constitue un témoignage fort de la part de la « nouvelle génération ». Après tout, c’est elle qui incarne l’avenir ; elle portera nos préoccupations, en les affinant et en les façonnant selon ses propres visions et convictions.
Je suis née en Inde mais je ne sais pas quand - à quelle date précise. Je ne connais pas mon âge, ni ma famille.
Quand j’avais un peu plus d'un an, on m’a transporté en avion avec d’autres enfants, également adoptés, et on nous a emmenés en Belgique. Sans savoir si, un jour, on retrouverait nos origines, nos racines.
On ressentait surtout de l’angoisse, de la confusion–on était arraché de notre maison, déracinés.
J’ai grandi ici - en Flandre - avec mes parents adoptifs.
A partir du moment où des personnes ont commencé à me faire des commentaires sur ma couleur de peau, j’ai commencé à me poser des questions, trop de questions. Pourquoi les gens me traitent différemment? A quoi ressemble mon pays d’origine?
Ces questions posées, ce sont celles d’An Sheela Jacobs, ma maman. Une femme qui recherche sa famille d’origine depuis des années et qui ne lâche rien malgré le fait que l’Inde est, aujourd’hui, le pays le plus peuplé du monde.
Moi, sa fille, je ressens à quel point ses recherches peuvent être épuisantes et parfois démoralisantes mais son courage m’impressionne et m’inspire énormément. Je ne pourrais pas m’imaginer une vie sans elle.
Et vous? Pouvez- vous vous imaginer une vie sans connaître vos parents, votre famille? Sans connaître une grande partie de votre identité qui a été effacée?
L’article 6 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme affirme que chaque individu a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique. En d'autres mots, chaque citoyen à le droit d’être reconnu devant la loi, d’avoir un nom, une nationalité et une existence légale, quel que soit son pays d'origine, et a le droit à la protection de celle-ci.
En Inde, il arrivait souvent de falsifier les papiers des orphelins pour facilement se débarrasser d'eux. An Sheela fut victime de ce processus.
Ma maman est arrivée en Belgique avec un nouveau prénom, une nouvelle date de naissance et même un nouveau lieu de naissance indiqué dans ses papiers. Pendant des années, elle a cru savoir exactement d’où elle venait, et l’âge précis qu’elle avait.
Aujourd’hui, ce n’est plus le cas…
Quand elle est retournée en Inde en 2022 et qu’elle a visité l’orphelinat fondé par mère Teresa, où ma maman a vécu il y a tant d’années, une partie de ces mensonges sont apparus à la surface prouvant que mère Teresa a caché la réalité de l'histoire de ma maman et de tant d'autres.
Il s’est passé une multitude d'autres procédures d’adoptions illégales dans le monde entier - des vols d'enfants, des enlèvements– laissant toutes des blessures tranchantes.
Comme le nom le dit, celles-ci étaient illégales donc qui se produisaient en violation de la loi.
Mes parents ont dû se marier en Wallonie alors qu’ils voulaient absolument se marier en Flandre - où leur mariage a été refusé parce que ma maman n’avait pas d’acte de naissance.
N’est-ce pas profondément injuste?
Non seulement ma maman a été arrachée à ses racines très jeune, mais en plus elle n’a jamais entièrement été reconnue devant la loi en Belgique à cause de cela.
De plus, en 2022, l’existence des adoptions illégales a été reconnue par le gouvernement. Les Nations Unies ont également publié une déclaration affirmant que les adoptions illégales sont des crimes contre la société et l’humanité.
C’est un peu tard, vous ne trouvez pas?
Cela fait maintenant des années que des enfants sont arrachés à leurs cultures d'origine, envoyés dans un milieu qui n’est pas le leur et obligés de vivre dans l’incertitude et l’inconnu.
Des années de silence, de questions, de secrets, de lutte pour être reconnus et avoir les mêmes droits que toute autre personne.
Le gouvernement a également décidé de donner accès aux archives pour que les adoptés puissent rechercher des informations qui pourraient faire avancer leurs démarches. C’est une bonne cause, un acte d’espoir, de motivation pour ces victimes. Cependant, une fois de plus, c’est une décision qui aurait dû être prise il y a des années. Oui, comme on le dit souvent, mieux vaut tard que jamais, mais pensons au nombre de personnes qui ont renoncé à leurs recherches, ou à celles qui ne sont plus parmi nous et qui sont parties sans jamais avoir connu leurs parents biologiques.
Toutes les mesures décidées en 2022 ne faisaient pas partie de la loi auparavant. Les personnes adoptées illégalement n’ont été reconnues comme victimes que depuis 4 ans, ce qui signifie qu’avant cela, leur “vraie” identité n’existait pas aux yeux de la loi - celle qui, je le répète, affirme pourtant que chaque individu a le droit à la reconnaissance de sa personnalité juridique.
Pour conclure, l’article 6 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est d’une très grande importance et devrait, comme il l’affirme, être appliqué à tout individu.
Ne pas connaître son identité est grave mais ne pas être reconnu devant la loi est impardonnable.
© Sumaya 6/6/2026

Image créée par intelligence artificielle : je vous invite à interpréter vous-même la signification des racines européennes et de celles du figuier des pagodes (arbre de la Bodhi) indien.